Interview / Daniel Ibanez « Parier sur l’utilité du Lyon-Turin serait un grand gâchis »

Interview / Daniel Ibanez « Parier sur l’utilité du Lyon-Turin serait un grand gâchis »
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Il est la figure de proue des opposants au Lyon-Turin, mais se défend d’en être le leader ou même le porte-parole. Il se définit comme un «homme d’entreprise», mais s’inquiète du projet de loi sur le secret des affaires. Il a lancé un salon du livre des lanceurs d’alerte, mais pourfend la loi dite de protection de ces lanceurs. Rencontre.

Quel est votre parcours professionnel ?

J’ai fait différents métiers. Essentiellement en région parisienne. À la fin des années 1980, j’ai même fabriqué des ordinateurs, en France, à un prix tout à fait compétitif face à l’Asie. De cette expérience, il me reste la conviction qu’au-delà de tous les discours la France peut très bien être compétitive en matière industrielle. C’est ce qui m’a poussé en 1991 à ouvrir un cabinet de conseil aux entreprises. J’interviens sur la création, la poursuite et aussi la sauvegarde d’activités.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé au Lyon-Turin?

J’avais entendu parler du projet dans les années 1990, mais habitant à Paris, je n’avais pas du tout suivi. Comme pour tous ces grands projets pourtant d’envergure (inter)nationale, si vous n’êtes pas dans la région de réalisation vous n’en entendez pas parler, ce qui est d’ailleurs incompréhensible. Je me suis installé en Savoie il y a une dizaine d’années. En 2011, j’ai vu fleurir autour de chez moi les panneaux de l’enquête publique sur la partie française.

Comment êtes-vous devenu le leader des opposants?

Je ne suis leader de rien, même pas porte-parole. Je m’exprime plus alors on me voit plus, mais je ne suis qu’un citoyen qui exerce ses droits. À la première réunion de l’enquête publique, quand j’ai posé une question sur l’indépendance des bureaux d’études et qu’on m’a répondu : «Vous trouverez toutes les coordonnées dans la notice E 10 du dossier d’enquête », j’ai trouvé ça bizarre. Alors avec quelques amis, nous avons commencé à éplucher le dossier. Nous nous sommes vite aperçus que nous n’étions pas les opposants qu’ils attendaient !

Que voulez-vous dire?

On ne se positionne pas au niveau du ressenti, ni de l’idéologie. Nous nous basons uniquement sur les faits : documents officiels, interviews, déclarations… Nous posons des questions, nous relevons les contradictions, les erreurs, les omissions… Et nous formulons des propositions.

« Omissions », « erreurs », « contradictions », ce sont des mots forts…

Mais c’est hélas la réalité. En plus de vingt ans, l’argumentaire du Lyon-Turin n’a cessé de fluctuer : LGV voyageurs, puis ligne fret rendue nécessaire parce que le trafic devait exploser, alors que l’on sait maintenant que ce ne sera pas le cas [ndlr : les chiffres enregistrés en 2017 sont deux à quatre fois inférieurs aux projections réalisées 10 ans plus tôt] … il faudrait quand même faire cette ligne pour tenter de capter les flux qui passent ailleurs !
En décembre dernier, la déclaration d’utilité publique (DUP) a été prolongée pour 5 ans, sans débat ni discussion, alors que tout le monde reconnaît aujourd’hui que le dossier qui a servi, en 2006, à établir cette DUP ne correspond pas à la réalité. Comment faut-il appeler ça ?

La contestation des grands projets se généralise. Qu’est-ce qui fait la spécificité des opposants au Lyon-Turin?

Les premiers opposants sont les administrations centrales, Conseil général des Ponts et Chaussées, Inspection des Finances ou encore Cour des comptes. Ce n’est pas le cas pour tous les grands projets. Mais bien sûr il y a aussi des associations et des citoyens parmi les opposants.

Votre argument c’est «on peut très bien faire sans», comme pour Notre-Dame-des-Landes ?

Oui. En exploitant les voies ferrées existantes au niveau des années

1980 – avec 120 trains de fret par jour entre France et Italie – et grâce à tous les travaux qui ont été faits depuis 2002 et aux améliorations techniques que sont les motrices tritension ou encore l’informatisation, il est possible de sortir près d’un million de poids lourds de la route dès aujourd’hui. Prétendre que la ligne historique est saturée ou obsolète, c’est mentir. Il suffit de regarder ce qu’ont fait les Suisses ou les Autrichiens sur leurs lignes existantes, identiques à la nôtre.

Optimiser la ligne existante, c’est augmenter le trafic le long du lac du Bourget…

C’est vrai, mais il est possible de limiter les nuisances : en supprimant les passages à niveaux, en utilisant du meilleur matériel, en réalisant des travaux de voie, en renforçant les protections pour les riverains et les espaces naturels… Cela aurait un coût, mais il serait bien inférieur à celui d’une nouvelle ligne. En outre, cela créerait de l’emploi pour les entreprises locales.

Vu les centaines de millions d’euros déjà injectés, tout arrêter serait un sérieux gâchis, non?

Continuer sans se poser de question en faisant le pari que l’infrastructure trouvera son utilité, là serait le plus grand des gâchis! Et puis, arrêter les frais aujourd’hui ne veut pas dire reboucher le trou. La poursuite du gel décidé par le gouvernement en juillet dernier n’hypothèque pas l’avenir.

Quel bilan tirez-vous de votre candidature sur des listes écologistes aux élections de 2014 puis de 2015?

Je ne suis membre d’aucun parti. Il s’agissait de listes ouvertes à des personnalités de la société civile et j’ai cru que les thématiques citoyennes seraient les plus évoquées. Avec le recul, j’avoue que je suis un peu dépité par la pratique politique. Je suis un adepte du faire et pas seulement du dire : pour moi, faire de la politique c’est être ce que l’on fait, pas ce que l’on dit. Mais force est de constater que le monde politique fonctionne plus sur le dire que sur le faire…

En 2015, vous avez créé le salon du livre des lanceurs d’alerte, pourquoi ?

Je venais de sortir mon livre, Trafics en tous genres, donc de me confronter à la rigueur – mais aussi au plaisir – de l’écriture. Le livre, c’est particulier : l’objet en lui-même, la force de l’écrit qui dure… Et en discutant avec un ami libraire je me suis aperçu qu’il y avait beaucoup de livres de lanceurs d’alerte. Comme j’aime être dans l’action, j’ai lancé ce salon, qui s’appelle Des livres et l’alerte.

Par ce jeu de mots, vous sous-entendez que le droit d’alerte n’est pas libre?

Quand on lit la loi Sapin II de 2016 qui est censée protéger les lanceurs d’alerte on s’aperçoit qu’il s’agit plutôt d’une loi pour les encadrer, car le gouvernement les a perçus comme des dangers. Pour pouvoir être protégé, le lanceur doit avertir sa hiérarchie et les autorités au préalable, il doit être désintéressé, c’est à lui de prouver sa bonne foi… Alors oui, je crains que cette loi limite la liberté d’informer dans notre société.

Pour vous, il doit être possible de tout dire publiquement?

Depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la liberté d’expression est érigée en principe de base dans notre République. Depuis le départ, c’est normal, cette liberté de principe est accompagnée de devoirs et de responsabilités. Cela suffisait, pas besoin de nouvelle loi. Là, on parle de droit d’alerte. L’alerte, c’est quand il y a urgence et quand l’intérêt général est en jeu. Dans un tel cas, pouvoir diffuser les informations est à mes yeux un droit fondamental.

Le projet de loi sur le secret des affaires vous inquiète-t-il?

Oui. D’un côté, les États et les grandes entreprises ont toujours plus de moyens de surveiller l’individu et d’accéder à sa vie privée, mais de l’autre, le “secret des affaires” est toujours plus protégé. Là encore, les citoyens ont leur part de responsabilité : à eux d’exercer leurs droits! Ça peut vouloir dire manifester mais aussi, plus simplement, refuser de télécharger telle ou telle application inutilement intrusive.

Vous êtes partisan de la démocratie participative ?

Il n’y a pas de démocratie sans participation! Ça demande des efforts à tout le monde, mais si on pose les questions en amont, ça marche. Dans le cas du Lyon-Turin, par exemple, la question n’est pas « pour ou contre une nouvelle ligne ». C’est « quel est le besoin et quelles solutions ? ». Si vous posez la question comme ça, vous verrez que la démocratie fonctionnera et qu’il y aura des propositions.


Par Éric Renevier


Cet article est paru dans Eco Savoie Mont-Blanc du 20 mars 2018. Il vous est exceptionnellement offert à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité des articles de notre hebdomadaire mais aussi de nos suppléments et hors-séries, c’est ICI 

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